Dialogue avec Rémi Dury : la musique électroacoustique à l'ère du numérique

Les technologies numériques permettent de nouvelles expériences, notamment dans le domaine de la musique. Pour sa cinquième conférence de l’année, la Web School Factory a choisi de s’intéresser à la musique électronique en invitant Alexandre Grauer, fondateur des Qwartz Prix Internationaux de Musiques Nouvelles et Rémi Dury, créateur de Karlax, un instrument de musique numérique. Rencontre avec Rémi Dury.

Quelles sont les tendances que les nouvelles technologies numériques ont apporté dans le domaine de la musique ?

La musique s’est petit à petit saisie des possibilités immenses qu’offrent les outils numériques, pour évoluer vers une forme plus intuitive, plus libre, plus “concrète”. Cette évolution s’est traduite par une expansion du langage musical, et une accessibilité plus directe à la musique. Alors que les instruments traditionnels nécessitent un travail acharné de longue durée (qui élève parfois au rang de virtuose celui qui maîtrise la technique), et une adaptation physique de l’interprète (qui frustre ceux qui ne commencent pas assez tôt), les outils numériques abaissent la barrière technique et rendent la musique potentiellement accessible à tout le monde. Dans ce contexte, deux tendances émergent. La dérive de la musique électroacoustique vers une musique “home studio”, avec très peu d’engagement physique. Les musiciens électroniques utilisent des logiciels tout faits qui nécessitent peu de gestes, ils laissent tourner et agissent par accident sur la musique. Parallèlement, je note une forte croissance de l'écoute au détriment de l'action, avec une perte de la qualité sonore. L’ouverture d’un nouveau langage et de nouveaux territoires s’est donc accompagnée d’une perte significative du côté de l’interprétation. Il est essentiel selon moi de prendre conscience qu’avec les outils numériques tout est à reconstruire, en redonnant une place importante à l’interprétation, tout en tournant le dos à l’univers traditionnel de la musique.

 

Comment avez-vous conçu le Karlax, ce nouvel instrument numérique?

Après être passé par les Beaux Arts en musique, et par le CNSM en composition, l’univers de la musique électroacoustique m’a ouvert des horizons. Inspiré par Pierre Schaeffer et tant d’autres, j’ai décidé de jouer de la musique en temps réel. A l’époque, nous partions en tournée avec de gros camions, car cela nécessitait beaucoup de matériel. En parallèle, j’enseignais l’électroacoustique au conservatoire. Et face à la surabondance de l’écoute au détriment de la pratique chez mes étudiants, j’ai cherché un moyen de les rendre moins passifs et plus ambitieux. Je me suis rendu compte qu’il se passait quelque chose de très différent lorsque je les mettais en action. J’ai donc pensé à créer un nouvel instrument pour favoriser le réengagement dans l’interprétation et en faciliter l’accès. Le Karlax permet de manipuler le son d’une manière fine et confortable, tout en réimplicant une gestuelle sur scène. Ensuite, ce sont des années de travail avec des designers, mais également des partenaires qui maîtrisaient la partie technique qui est intrinsèque à ce projet et enfin, j’ai du intégrer un savoir-faire business car pour que le projet aboutisse, il m’a fallu créer une société, trouver des financements ...

 

Les technologies numériques et les nouveaux instruments dont le Karlax fait partie changent-ils notre rapport à l’interprétation? à la composition? à la création?

Pour ce qui est de l’interprétation, les technologies numériques ne transforment pas uniquement un angle, mais apportent une rupture. La virtuosité de l’interprète se déplace : elle ne réside plus dans la manière de jouer une gamme juste, mais dans la vérité de l'expression et la richesse de la composition. Dans le cas du Karlax, la prise de son est déjà une composition. L’instrument est livré sans base de sons, ni doigté prédéfini, c’est au musicien de paramétrer son instrument, pour un meilleur confort et une pertinence gestuelle qui corresponde au plus près à sa propre musique. Avec des instruments comme le Karlax, on compose à tous niveaux. Comme il a très bien été exprimé lors de la conférence à la Web School Factory : il faut être sûr que c'est votre cerveau qui prime sur la technologie. A l’avenir on pourra imaginer la création collective grâce au web. Mais je pense que dans notre domaine musical, nous ne sommes pas assez murs pour jouer ensembles (musique encore assez personnelle), et à distance (au-delà de 20 millisecondes, la latence dérange).

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